16 septembre 2016

Fleurettes canadiennes

Oswald Mayrand, Fleurettes canadiennes, Chez l’auteur, Montréal, 1905, 88 p. (Portrait de l’auteur en frontispice) (illustré de planches hors texte d’Albert Ferland, Albert Samuel Brodeur, Georges Latour, Paul Caron, Edmond-Joseph Massicotte et Joseph Labelle.)

Oswald Myrand est le fils de Zéphirin.

Le livre est richement illustré. Cependant, Stéphanie Danaux  (L'iconographie d'une littérature) a raison de déplorer le « manque d’unité visuelle », « la médiocrité de la reproduction photomécanique » et de conclure que « Fleurettes canadiennes reste une édition mineure, tant du point de vue littéraire qu’artistique ».

Le recueil compte trois parties : Chants d’enthousiasme, Histoire et légende, Vers plus intimes.

Dans un poème liminaire, le poète énumère tous les gens à qui il dédie son recueil.

Chants d’enthousiasme
Le poète a réuni des poèmes qui témoignent de ses exaltations, de ses plaisirs, de ses émotions. Cela va de la femme idéale jusqu’à la patrie en passant par la nature, la liberté et la fête de Noël.  « Un front majestueux où plane le génie, / Des yeux illuminés par le feu d'un grand cœur, / Une bouche au sourire exempt de tour moqueur, / Une voix dont le calme exhale l'harmonie »

Histoire et légende
Le titre m’apparait plus ou moins juste. Il évoque la bataille de Saint-Eustache et la guerre de 1870 contre les Prussiens. Les éducateurs de Ferme-Neuve ont droit à ses éloges. Enfin, il y a la « Légende des guérets » : un laboureur qui ne respecte pas le repos obligatoire du dimanche est englouti sous une avalanche de pierres. « La terre tressaillit sous l’œil du Créateur : /  Ouvrant son sein d’argile au vil blasphémateur ».

Vers plus intimes
Le titre aurait aussi pu être « Vers plus personnels », personnels dans le sens qu’ils sont souvent des vers de circonstances : deux acrostiches sont dédiés à des jeunes filles, quelques poèmes à ses amis dont un qui fut frappé par la foudre, l’un à une religieuse, etc. Le meilleur poème et le seul qui mérite un petit détour, c’est celui qui clôt le recueil. Le voici.


PENSÉE ULTIME

À toi que j'estimais le meilleur de moi-même,
En qui j'avais rêvé d'éterniser mon nom,
À toi, Georges, mon fils, cette page suprême
D'un si lugubre ton.

Jusqu'à ce vingt novembre, en l'an dix-neuf-cent-quatre,
Jamais je n'avais vu mourir un être humain.
Près du mien, le premier ton cœur cessa de battre:
Douloureux lendemain !

J'appris comment on meurt, c'est toi qui fus mon maître
Enfant, dors doucement le sommeil du tombeau,
En attendant le jour où nous pourrons connaître
L’éternel renouveau.


Montréal, 20 novembre 1904.



Gerbes d'automne

 Zéphirin Mayrand, Gerbes d’automne, Chez l’auteur, Montréal, 1906, 110 pages.

Le recueil est coiffé de trois hors-textes : il est dédicacé à «  l’honorable J. E. Robidoux », président de l’Alliance française de Montréal. Suivent une « Appréciation » de Robidoux et une espèce de préface de Mayrand.  Ce dernier considère son recueil comme un acte patriotique : « Si je puis contribuer à répandre le goût de la littérature nationale, j’aurai fait un acte de patriotisme. »

Comment l’auteur a-t-il choisi  l’ordre des poèmes, je ne saurais dire. Ce n’est ni chronologique, ni  thématique, ni formel. Le recueil s’ouvre sur une « Hymne à Pie X » qui date de 1860! Suit un poème de dépit amoureux, « Le regret », daté de 1864. Un poème est même daté de 1855. C’est donc le recueil d’une vie que le notaire versificateur Zéphirin Mayrand publie en 1906. Il était venu le temps de récolter ces « gerbes d’automne ».

L’essentiel est composé de « poèmes de circonstances », ce que disent bien les titres : « Sainte-Anne-de Beaupré »;  « Alma mater »; « L’exposition colombienne »; « Le nouvel an »; « La messe de minuit »…  Plus loin, ce sont Léon XIII, la reine Victoria, Wilfrid Laurier, Pie X, Monseigneur Archambault qui se voient gratifier d’un poème.

On trouve aussi plusieurs poèmes  qui évoquent la nature : « L’érablière canadienne! », « Le soleil de mars », « Le retour des oiseaux ». « À mon orme » : « Ormes aux puissants rameaux, vaillante sentinelle / Tu gardes mon chalet contre les chauds rayons ». Ouf!

L’aspect religieux est très présent. Un poème s’adresse à un jeune homme qui entre en religion,  « Le sacerdoce »; et un autre donne la parole à une jeune fille de 17 ans qui entre chez les religieuses, « Adieu d’une jeune fille au monde » : « Je suis jeune, il est vrai, pour me faire novice / Fuir tout ce qui sourit, ah! Quel grand sacrifice! »

Bref, tout cela est très convenu, sans surprise. Des strophes régulières (presque toujours des quatrains de douze pieds), quelques sonnets.

On le sait, plusieurs notaires, en attendant les clients, « versicottaient ». Mayrand et son fils s’inscrivent sous cette bannière. Zéphirin a poussé l’exercice un peu plus loin en écrivant un poème sur le métier de notaire :

LE PARFAIT NOTAIRE
Au cercle des notaires
Ma muse m’a suivi,
Et malgré mes colères
Ne bouge pas d’ici.

Je crains, je la redoute :
Elle dira beaucoup,
Babillera sans doute,
Surtout prenant un coup.

Elle dit que nous sommes
Tous de braves garçons,
De parfaits gentilshommes
De sages tabellions ;

Que notre ministère
Est entouré de paix ;
Qu’il est tout débonnaire,
Ennemi des procès.

[…]

L’allégresse accompagne
Le vrai tabellion ;
Banquettant au champagne,
Il signe à sa façon.

Est-il un seul confrère
Qui ne soit par devant ?
Non, jamais par derrière ;
Bon courage ! en avant !

En bonne compagnie
Il aime le plaisir ;
Il sait goûter la vie
Et bien se divertir.

Puis au travail austère
Il consacre son temps :
Il est parfait notaire
Et tout à ses clients.


Montréal, 6 février 1899.

8 septembre 2016

Au diable vert

Armand Yon, Au diable vert, Paris, éditons Spes, 1928, 255 pages.

Première partie
La population de Marsouins (Marsoui) attend M. Ernest Lalonde, un Montréalais qui s’est porté acquéreur de la scierie locale.  Celui-ci doit étrenner un nouveau tronçon de route, ce que le jeune Félix Gervais, 16 ans, attend impatiemment lui qui n’est jamais sorti de son village. M. Lalonde, un veuf, est accompagnée de sa sœur et de sa fille de 13 ans Edna, une jeune demoiselle gâtée et pas très commode.  L'industriel passe l’été à Marsouins pour remettre en marche l’usine. Avant de retourner en ville, il promet au jeune Félix de prendre en charge ses études.

Deuxième partie
Un an plus tard, Félix débarque à Montréal, habite chez son bienfaiteur, poursuit des  études commerciales. Monsieur Lalonde agit comme un véritable père pour le jeune homme. Trois ans passent, Félix s’ennuie fermement, mais réussit fort bien ses études, au terme desquelles il rêve de revenir chez lui. Monsieur Lalonde s’ouvre sur ses projets : il aimerait que Felix épouse sa fille et prenne sa suite. Un vol se produit chez les Lalonde.

Troisième partie
Beaucoup d’indices laissent croire que Félix pourrait être l’auteur du vol, ce que M. Lalonde peine à croire.  Félix n’est pas là pour se défendre, car il a dû interrompre ses études et retourner à Marsouins où son père est très malade. Quelque mois plus tard, M. Lalonde, par hasard, découvre les objets qui ont servi au vol dans la commode de sa fille, qui a agi par jalousie. Pour la punir, il décide de se remarier. Et, à l’été, il  se rend à Marsouins, avec sa nouvelle épouse, pour servir de père à Félix qui doit épouser la maîtresse d’école. M. Lalonde le nomme aux commandes de sa scierie à Marsouins.

C’est un roman d’une extrême sobriété, pour ne pas dire sans éclats, sans relief. L’auteur s’adresse aux lecteurs européens et beaucoup de passages didactiques leur expliquent le mode de vie et le langage des Canadiens. D’ailleurs, dans l’intro, Yon explique aux Européens pourquoi le Québec ne saurait se réduire à Maria Chapdelaine. Les agriculteurs de 1928 n’ont plus rien à voir avec l’irréductible défricheur qu’incarnait Samuel Chapdelaine : « ils dorment sous un toit fixe, et l’effort initial de leur pères leur vaut déjà une certaine aisance ». On est quand même surpris qu’un roman campé en Gaspésie donne aussi peu d’importance, à la pêche et au fleuve.

L’abbé Armand Yon vivait en France quand il a écrit de roman. Il avait passé des vacances à Marsouins.

Extrait
Une ère nouvelle allait donc s’ouvrir pour Marsouins, qui ne recevait en toute saison que de rares voyageurs de commerce et, pendant les mois d’été, quelques touristes séduits par l’étonnante beauté du paysage. Un riche industriel de Montréal, M. Ernest Lalonde, venait d’acheter récemment de la Duchesnay lumber C° sa scierie — ou son moulin à scie, comme on dit là-bas — fermée depuis la guerre. Félix voyait déjà les billots descendre en files pressées le cours de la Rivière aux Marsouins ; il entendait le sifflement des scies rondes, alors que de nombreuses goélettes se balançaient au quai, attendant leurs cargaisons de madriers, de planches, de lattes, de bardeaux...

Et il avait confiance que les gains de son père lui permettraient d’aller étudier à Québec ou à Montréal — son rêve !

— J’en ai assez, se disait-il, j’en ai assez de notre petite école. Renoter toujours la même chose, cela devient achalant !

Plutôt délicat, quoique bien musclé, Félix paraissait à peine ses seize ans. Pendant l’été, il relevait en brosse ses cheveux blond cendré, ce qui donnait à sa figure un air plus mâle. Il avait les bons yeux gris, un peu bridés, d’un chat tranquille. Bien que sympathique, l’ensemble accusait presque une origine anglo-saxonne.

À la vérité, son grand-père avait abordé tout jeune en Gaspésie, comme tant d’autres émigrants anglais venus, depuis plus d’un siècle et demi, de l’île de Jersey. Ces nouveaux colons s’établirent sur la côte, où ils s’adonnèrent surtout à la pêche de la morue pour le compte de la puissante Cie Robin. Convertis au catholicisme par les missionnaires, ils épousèrent des Canadiennes, et de ces mariages est sortie une génération vigoureuse, alliant à l’énergie britannique les qualités plus nuancées des populations du Québec. (p. 15-16)





11 août 2016

Les aurores fulminantes

Suzanne Meloche, Les aurores fulminantes, dans Imaginaires surréalistes, Montréal, Les Herbes Rouges, 2001, pages 36 à 80, postface de François Charron (1re édition : Les Herbes rouges, no 38, 1980, 42 pages.)

Je ne suis pas entré en toute innocence dans Les aurores fulminantes. Je viens de lire La femme qui fuit de la petite-fille de l’auteure, Anaïs Barbeau-Lavalette, et j’ai revu l’immense film de sa mère, Manon Barbeau, sur les Enfants de Refus global.

Meloche n’aurait pas signé Refus global pour des raisons plus personnelles qu’idéologiques, si je me fie au roman La femme qui fuit : elle était frustrée que Borduas refuse d’intégrer quelques-uns de ses textes et elle trouvait que l’écriture du manifeste n’était pas assez aboutie. Sept femmes l’ont signé : Madeleine Arbour, Françoise Riopelle, Françoise Sullivan, Louise et Thérèse Renaud, Marcelle Ferron, Muriel Guilbault.

Le recueil a été retrouvé dans les archives de Borduas quelques années après la mort du maitre, survenue le 22 février 1960. Suzanne Meloche le lui avait fait parvenir le 21 octobre 1949. C’est Marcel Barbeau qui aurait fait les démarches pour que le recueil de son ex-femme paraisse aux Herbes rouges en 1980. 

Ce qui ressort d’une première lecture, c’est la grande place du « je ». Un « je » martelé, accompagné le plus souvent d’un verbe qui traduit la volonté de changement et le désir d’agir. Ainsi dans le premier poème : « je sens, je tends la main, j’ai envie, je touche, je perçois, je bois, je recueille ». L’autre a peu de place dans ce défilement de « je », même quand l’auteure évoque le désir sexuel : « Je m’enroule à l’odeur des roses blanches / dans l’attitude prostituée des genèses triomphantes. » Le plus souvent, l’autre n’existe pas pour lui-même mais comme agent de libération ou partenaire d’émancipation, comme dans ce poème où elle évoque un « homme au bord de la danse » qui la regarde s’éclater sur la piste.

Il y a à l’intérieur de ce « je » entravé, dépossédé, un trop plein difficile à porter : « Ô torrides esclavages! / Que brûle le prisme inquiet des tours cinglantes ». Le « donjon des donzelles endimanchées » n’est pas pour elle. Il n’en résulte pas une accusation, une colère, un sentiment de révolte inhibiteur.  Cet état donne plutôt lieu à la volonté dure d’en découdre avec toutes les entraves : « Je possède le noyau de la maturité. / Je bois le sucre des récompenses. / Torche sibylline, orge coupant, / Ô longue apostrophe des mâtures! »

Beaucoup de souffrances on le devine, mais pas d’apitoiement. Ce qui compte pour la poète, c’est de fuir une situation intenable, de se libérer de cette « brin de poubelle » : « Adieu escargots sous la carpe élastique. / Mensonges dévorants. / Adieu croconphiles, sampouloques, mirconsoles. / Adieu carlipèdes tuméfiés, tumeurs échancrures / vernissage maculé / Adieu colossales fourberies d’esplanades. / Retournoiements chatouilleux des ventres de plume. / Faibles embauchages à la gangrène d’estropié! »

Et bien entendu, il y a cette « aurore fulminante », comme ligne d’horizon pour aiguillonner son désir : « Voici l’heure au parfum d’ébène. / Voici l’auge comme une étoile céramique. / La tendance volupté au miroir de l’accomplissement. » La danse incarne ce moment de liberté fulgurante auquel elle aspire  : « Je danse comme un maniaque / joyeuse acrobatie de mousseline. / Les bras, la jambe / le cou vers la pointe des aspirations. / Soupir, âcreté du sang / dans le tourbillon. / Vent, tambour de cachemire, / éperonne les cuisses martelées. / Nudité de chair-frisson / au rythme hallucinant. / Barbare, cœur de bronze. / Peau pantelante. / Jeu, jeu miroir d’écume. »

Comme on le perçoit dans les extraits, Meloche ne craint pas transgresser les tabous de son époque, surtout en évoquant explicitement le corps : les « couchers libidineux », les « organes courroucées », la « verge de ta perfidie », la « carlingue incestueuse », les « bouches alanguies », le « tremblotti de ma chair »... Comme Gauvreau, avec qui elle a entretenu une relation amicale et littéraire, elle invente des mots quand elle ne trouve pas celui qui convient : « sulporal, macambres, escandres, ligation, épervielle, hycore… »

C’est toujours difficile de juger de la valeur d’une œuvre qui se donne autant de libertés. Disons simplement que certaines libertés verbales, souvent tonitruantes, peuvent sembler parfois un peu gratuites, ce qu'un éditeur compétent aurait pu corriger. Pourquoi n’a-t-elle pas été publiée en 49? Retournons au contexte. Gauvreau non plus n’était pas publié en 49. Presque tous les recueils étaient édités à compte d’auteur. Thérèse Renaud avait publié Les sables du rêve en 1946 et Paul-Marie Lapointe, Le vierge incendié en 1948 grâce à des amis plus âgés. Refus global est lancé le 9 août 1948 et Borduas perd son poste de professeur le 4 septembre. Comment aurait-il pu aider une auteure à ce moment difficile de sa vie ? Le recueil méritait-il d’être publié? Certainement. Meloche a quand même une voix qui détonne au cœur de la grande noirceur.

En guise d’extrait voici le dernier poème du recueil :

Ô lac redouté des tendresses souveraines
comme des yeux de velours.
Matin trop près du cœur.
Aile naissante au lancement magnifique.
J’attends les auréoles
récompenses des évasions solitaires.
L’aurore incandescente, merle debout
à la note éparpillée,
comme un ruisseau dégoulinant
en colonnades blanches.
Si près des heures heureuses.
Émoi, sensible étreinte de mes paumes
entre les éléments fournis de mes rêves.
Je pige enfin à l’eau sablonneuse
comme une cuillère de soleil.

28 juillet 2016

Beauté baroque

Claude Gauvreau, Beauté baroque, roman moniste, 1952. (Le roman est publié une première fois dans Claude Gauvreau. Œuvres créatrices complètes, Montréal, Parti pris, 1971,  p. 379-499)

Muriel Guilbault, actrice signataire du Refus global, s’est suicidée en 1952. Gauvreau, qui en était amoureux, lui rend hommage dans ce roman qui est écrit à chaud alors que le poète vit difficilement son deuil. Dans « Autobiographie », il a expliqué les raisons qui l’ont poussé à l’écrire : « Le cadavre de Muriel ayant été souillé par d’abjects moralisateurs de diverses disciplines, je me décidai à laver sans réplique possible cette ignominie en écrivant le roman de sa vie tel que je le connaissais : Beauté baroque (1952). »

Beauté baroque, roman moniste n’est pas d’une lecture facile même si le déroulement est chronologique. Les événements, assez minces, sont enveloppés d’un déluge de mots, qui sont comme autant d’hommages à cette femme aimée (elle n’est pas nommément identifiée), adulée, vénérée. Peu importe ce qu’elle fasse, Gauvreau trouve toujours les mots qui l’excusent, qui lui donnent raison, qui la magnifient. Pour lui, elle est un être exceptionnel (il va jusqu’à la comparer à Dieu) dans un monde trop médiocre pour apprécier sa beauté unique.

Enfant complexée, Muriel Guilbault souffre de l’indifférence de son père. À 16 ans, elle est devenue une ravissante jeune fille, plus ou moins consciente de sa beauté. Elle est vive, entière, lumineuse. Après la mort de son père, elle trouve un amant beaucoup plus vieux qu’elle, un père de remplacement (selon l’auteur). Enceinte par choix, il la force à se faire avorter, ce qui expliquerait sa stérilité.  Elle vivra un fort sentiment de culpabilité et n’aura de cesse d’expier sa faute. « Une femme stérile ne peut pas rendre un homme heureux. » Elle abandonne son vieil amant, en trouve un plus jeune qu’elle épouse. Rongée par la dépression, son mariage bat rapidement de l’aile. Un hasard met sur son chemin Gauvreau qui l’aime de loin depuis dix ans.

Simple, menue, d’une grâce à faire frémir: elle était en face de moi.
Dix années d’attente plus ou moins confuse et ambiguë. Les mots, enfin, voyagèrent de moi à elle, d’elle à moi. Je lui parlai de ce curieux délai. À se transmettre des paroles. Elle connaissait nos liens communs...
Tant elle avait vécu en marge des effervescences publiques, j’ignorais même qu’elle était mariée. Quelqu’un pensa que c’était moi, le mari.
Bizarre méprise...
Des colis à porter à son domicile. Elle demande que je l’accompagne.
Dans la rue il ventait. Intense le froid. De temps en temps je touchais son coude, pour la soutenir poliment. Elle était légère, un organisme de plumes: souplesse de biche, finesse d’oiseau-mouche.
Grâce. Grâce.
Chair de flexible éveillement. Elle était un symbole nullement virtuel: elle maintenait à l'existence, par sa désinvolte allure, l’harmonie déliée.
Unique. Beauté baroque. (p. 409)

Elle sera son premier amour. L’extase amoureuse sera de courte durée. « Elle ne vivait pas pour aimer : elle vivait pour expier. » Elle ne répond tout simplement pas à son amour. Une culpabilité destructrice, une mauvaise image de soi (la « fêlure » de Fitzgerald) la rendent incapable d’aimer. Elle lui propose l’amitié, il veut tout et encore plus. À son tour, Il sombre dans la dépression.

Jadis, quand on m’apprit que mon père était mort, des centaines d’agiles moustiques entrèrent dans ma tête et ils effleuraient tous les pores de mon cerveau: pour chasser les picotements vagues, je secouais ma tête. Les mêmes moustiques, à présent, s’ébattaient en ma pensée: encore, je secouais ma tête. (P. 424)
Muriel Guilbault (BAnQ)

Ils se retrouvent, se séparent, il la poursuit, elle le force à s’éloigner, il s’accroche, il mendie son affection, le tout sous l’œil agacé du mari qui finit par la quitter pour de bon. Les amants se succèdent, mais ce n’est jamais Gauvreau, qui n’est tout au plus que le confident. Il finit par comprendre. Personne ne possédera jamais cette femme. Tout ce qu’il peut faire, c’est de l’aider à survivre. « Une seule chose m’apparut essentielle : la préservation à tout prix, et le plus longtemps possible, du chef-d’œuvre mourant. » Il essaie de devenir un compagnon moins encombrant, l’ami qui peut la divertir. Malgré ses efforts, la vie de la jeune femme devient un véritable enfer : alcoolisme, paranoïa, tentatives de suicide. Gauvreau accepte toutes les rebuffades, toutes les humiliations sans jamais lui retirer son amitié, son admiration. Il a même l’impression que la maladie lui offre une qualité de rapprochement que l’amour ne lui avait pas procuré.

Il n’y a plus, entre elle et moi, la tache minimissime qui ternisse le limpide.
Nos cœurs se touchent comme des aimants extasiés.
Douceur... Douceur... En elle, après tant de violence, une incroyable douceur occupe l’existence.
Elle est douce, si douce... Si douce: elle se désincarne, on dirait. ..
Blanche. Blanche comme un vœu de vierge.
Effrayante douceur.

Il se battra pour qu’elle ne soit pas internée. C’est par téléphone qu’il apprend que la jeune femme s’est suicidée. Il se battra pour que son corps ne soit pas confié à la science.

Beauté baroque et La marche à l’amour de Miron sont parmi les plus grands textes amoureux écrits par des Québécois.

Chez Gauvreau, tout est exacerbé, multiplié, au paroxysme : l’amour, la pureté, la beauté, la peine, l’art,  les actions, le langage, ce qui n’empêche pas l’auteur d’y aller d’analyses très fines du comportement humain. Le texte est souvent métaphorique. La femme aimée, surnommée le « chef-d’oeuvre », en raison de sa complexité harmonieuse, de son unicité dans ses contradictions, pourrait bien être aussi une métaphore de l’art.

Observons que, dans ce roman des années 50, ce ne sont pas les entraves religieuses (le péché, la morale, le divorce du corps et l’âme), mais plutôt les conditionnements sociaux (la femme qui n’existe que dans la maternité) et culturels (l’amour fou des surréalistes) qui mettent en péril le couple. Et, bien entendu, on pourrait ajouter la fragilité émotive des deux amants, ce qui est plus convenu.

À consulter :

Aperçu de la carrière de Muriel Guilbault : Blogue de la BAnQ

Gauvreau sur Laurentiana


***

Dans La femme qui fuit, Anais Barbeau-Lavalette raconte que Murielle Guilbault se serait pendue en plein party, en présence de Gauvreau : « Un cri de douleur vient fissurer le party. / Murielle est pendue dans la salle de bain. / Les doigts de Claude cherchent avidement son pouls comme une baguette cherche sa source. /  Murielle est morte.  Elle avait 29 ans. / Tu aides Borduas à retirer la corde autour de son cou. » Gauvreau, dans Beauté baroque, raconte que c’est par un coup de fil qu’il apprend sa mort.

Ferron, dans Du fond de mon arrière-cuisine, est beaucoup moins empathique, et même méchant : «  À la fin de sa vie elle était assez piquée. Elle avait la manie de se pendre dans les garde-robes. Elle ne le faisait jamais quand elle était seule. On la dépendait. Or, une fois, elle eut un accident : elle ne mourut pas de strangulation mais d’une syncope. Claude y fut pour peu de chose. »

« Dans un sens, Beauté baroque était un échec total. J’avais été tellement pénétré par un respect profond de mon sujet, que j’avais osé à peine y toucher ; par une espèce de solution passablement inconsciente j’avais reporté l’attention sur un objet beaucoup moins respectable et respecté (moi-même). Toutefois, maintenant, je vois les choses avec beaucoup plus d’objectivité : même si Beauté baroque ne sera jamais ce qu’il aurait dû être, même s’il restera toujours hétérogène, même s’il n’aura jamais cette pureté de ligne que donne seul le détachement, il est un objet sans précédent, il est un objet saturé de souffrance et de gémissement, il est un objet au climat effrayant et hallucinant ; et, dans ce sens, il n’est pas un échec.

Une fois disciplinées les quelques fausses notes grossières, il sera un objet difficilement sondable, peut-être monstrueux, certainement vrai. » (Lettre à Paul-Émile Borduas, 6 août 1954)