21 janvier 2017

Un homme et son péché (édition de 1935)

Claude-Henri Grignon, Un homme et son péché, Montréal, Éditions du Vieux Chêne, 1935, 249 p. (Illustrations de Maurice Gaudreau)

Les illustrations de Maurice Gaudreau sont une gracieuseté de Marcello & Maurizio Paradisi, collectionneurs et « grands fans de l'oeuvre de Claude-Henri Grignon ». Ils présentent leur collection sur leur site dont voici l’adresse : Séraphin. Un homme et son péché.

Maurice Gaudreau (1907- 1980)
« … Maurice Gaudreau connaît une activité débordante comme illustrateur à compter des années trente. Il travaille surtout pour les journaux mais il illustre trois livres en 1935. Utilisant lui aussi la linogravure, il profite mieux que tout autre des propriétés de ce matériau friable. Que ce soit dans des figures en gros plan ou dans des paysages éloquents (fig. 25) pour Sébastien Pierre, ou dans des scènes d'intérieur (fig. 26) pour Un homme et son péché, ou encore pour la couverture (fig. 27), les bandeaux et les culs-de-lampe dans Les Rapaillages, l'artiste procède par larges déchirures lumineuses. Il utilise très peu les dégradés et ignore complètement les hachures croisées. Son style personnel, confiné à de larges noirs et blancs, n'est pas détestable malgré ses reliefs prononcés et sa tendance à la lourdeur. » Jean-René Ostiguy, Un choix de livres illustrés par des artistes québécois entre 1916 et 1946













Claude-Henri Grignon sur Laurentiana
Le Déserteur
Un homme et son péché (édition originale)
Un homme et son péché (édition du Vieux Chêne, illustrée par Monique Aubry, 1941)

Voir aussi

19 janvier 2017

Le parti rhinocéros programmé

En collaboration, Le parti rhinocéros programmé, Montréal, Les éditions de l'Aurore, 1974, 96 pages

En 1974, le Parti rhinocéros, fondé en 1963 par Jacques Ferron, Paul Ferron et Robert Millet, publiait un manifeste (un dépliant politique?) aux éditions de L'Aurore, dirigées par Victor-Lévy Beaulieu et Léandre Bergeron. En plus de Ferron, Robert Charlebois, Rina Lacorne, Jean Simoneau, Raoul Duguay, Claude Banville, Pierre Drolet, Victor-Lévy Beaulieu, Guy Fournier, André Pouliot, Robert Millet ont participé à l'écriture des textes. Le dépliant contient aussi des coupures de journaux, quelques photos et des caricatures. Bien entendu, ce n'est pas à proprement parler un texte littéraire, mais la plupart des auteurs appartiennent au champ littéraire, ce qui lui vaut une place dans mon blogue. 


Lire le manifeste du parti rhinocéros





13 janvier 2017

Jules Faubert. Le roi du papier

Ubald Paquin, Jules Faubert. Le roi du papier, Montréal, Pierre R. Bisaillon, 1923, 171 pages.

Jules Faubert a 32 ans et beaucoup d’ambition : « Il veut contrôler au pays la production du bois, surtout du bois à papier, en être le Roi. » Déçu par Pauline Dubois qui l’a trompé (elle a embrassé un ami d’enfance!), il s’est lancé corps et âme dans les affaires. L’auteur explique ainsi ses motivations : « L’orgueil, cet orgueil qui était sien, orgueil unique et démesuré en était une, des moins avouables. D’autres venaient après: la hantise d’être quelqu'un, d’égaler, lui, Canadien français, dans le domaine de l’argent, ses compatriotes d’autres langues ; un amour de sa race sans ostentation, sans jactance, qui le faisait souffrir du préjugé de notre infériorité commerciale; un besoin d’action, d’action violente qui le faisait presque se pâmer d’aise dans l’accomplissement de choses difficiles ; une force impatiente de se dépenser ; le pouvoir de créer quelque chose d’utile à la collectivité avec l’argent irrésistible, de développer le niveau moral et intellectuel des siens parce que sa fortune qu’il veut immense lui permettra des dons onéreux... »

Ce qu’il ignore ou feint d’ignorer, c’est que Pauline Dubois est toujours amoureuse de lui. Il la revoit à l’occasion, la fréquente, puis s’en éloigne, trop occupé par ses affaires. Faubert crée une compagnie, rachète des petits concurrents, installe une usine de bois de sciage près d’Amos en Abitibi et, finalement, attaque son principal rival, un industriel anglophone. Il achète même « un journal libre dans un pays où la majorité de la presse est vénale » pour influencer les décideurs. Il finit par écraser tout le monde, même les grévistes qui veulent le défier, en les menaçant de ses poings et de son fusil. 

Le voilà « roi du papier ». On l’honore. Mais au sommet, il découvre la solitude et se rend compte que tout cela est vide de sens... sans Pauline Dubois. Il la demande en mariage de façon cavalière et elle lui dit non. Tout son monde s’écroule : il prend de mauvaises décisions, se met à dos ses collaborateurs, et ses concurrents en profitent pour l’attaquer. La banqueroute l’attend. C’est ce moment que choisit Pauline Dubois pour lui avouer son amour. Ragaillardi, il lui promet de reconquérir son empire. 

L’intrigue amoureuse est convenue : mésententes et obstacles séparent les amoureux qui finissent par se retrouver dans un « happy end ». L’intrigue financière est plus porteuse de sens. On n’a pas souvent vu, dans un roman, un Canadien français devenir un magnat de la finance au nez des Anglais. Paquin explique avec assez de détails les tactiques commerciales mais aussi boursières et politiques, employées par Faubert pour devenir le « roi du papier ». Ce qui est plus gênant, c’est la dimension temporelle de l’aventure. Il me semble que l’action se passe en accéléré : en tout au plus trois ans, il a liquidé tous ses concurrents. Et en quelques mois, il a fait banqueroute. 

Comme dans tous les romans de cette époque (plusieurs dénoncent le matérialisme ambiant), l’argent ne va pas de soi. « Il a mauvaise odeur, il est source de corruption », semblent-ils tous nous dire. À l'image de ses concurrents, Faubert est obligé d’employer des moyens malhonnêtes pour parvenir à ses fins. Et, au final, les belles motivations initiales (réalisation personnelle, nationalisme, solidarité…) volent en éclat. Son désir de puissance est ramené à une histoire d'amour : « Il aime Pauline Dubois. Il l’aime par toutes les fibres de son être physique et moral. Elle est l'unique objet de son ambition. S’il a voulu être « quelqu’un » c’est pour elle. » Au diable la conscience sociale! Avec Pauline Dubois, Faubert a trouvé un moyen de purifier sa quête de puissance, de « blanchir » sa richesse. Peut-être pourra-t-il redevenir un « roi du papier » plus légitime.


Extrait

     « Puisque Pauline Dubois est indispensable au bonheur de sa vie, il n’y a qu’une chose à faire: l’épouser. Dans l’ordre du sentiment il apporte la même tactique qu’aux affaires: « Droit au but et sans tarder. » Les Américains appellent cette catégorie de gens des « go getter ».
     Le lendemain il se présente chez la jeune fille. Sans préambule romantique ou romanesque, il lui confie, sûr de la réponse:
     — Pauline je vous aime. Voulez-vous de moi. Fixez une date pour notre mariage.
   Cette demande ne constitue qu’une simple formalité. S’il le voulait, il pourrait la prendre, l’emmener avec lui, la garder comme sa chose. La jeune fille l’aime. Il en a eu les preuves, irréfutables.
     Mais à quoi obéit-elle?
    Elle le regarde et voit sur toute sa figure un reflet de bonheur où nulle trace d’inquiétude ne se montre.
     Est-ce par un besoin de faire souffrir l’être aimé ou par une conception soudaine de l’amour qui se change en cruauté, cruauté qui en est souvent le fond? Est-ce la tigresse qui dort en toute femme qui se réveille? L’être primitif a-t-il pris le dessus, celui dont la loi suprême est celle du talion? Veut-elle simplement par un retour des choses, lui faire souffrir ce qu’elle a souffert elle-même?
    Est-ce sadisme, cruauté, vengeance?
    Elle ne le sait pas elle-même. »

Lire le roman

6 janvier 2017

Autour d'un nom

Madame Théry (Madame J.-W. Thériault), Autour d'un nom, Montréal, Édouard Garand,  1926, 114 pages. 

Le fils de Madame Huguette Durand, une veuve, suit des cours de piano à la maison avec un professeur renommé : M. James. Celui-ci prend plaisir à parler avec elle, quand la leçon du fils est terminée. Ils discutent de guerre, de religion, de littérature, de musique. Des choses de l’esprit, ils en viennent à des sujets plus personnels. Ils sont amoureux, sans se l’avouer. Madame Durand, par hasard, finit par découvrir qui est ce M. James. Son nom véritable est James Douglas, c’est un musicien anglais renommé et... il est marié. Ils se revoient, s’avouent leur amour, mais se quittent. 

Autour d’un nom est un roman sentimental mais aussi un roman d’analyse, surtout psychologique. Je ne dirais pas pour autant que les deux héros sont crédibles. En fait, il est peu probable qu’un musicien, qui fait des concerts partout dans le monde, s’abaisse à donner des cours à un débutant. On ne comprend pas trop ce que ces deux êtres font ensemble, ce que ce musicien trouve de si fascinant chez cette dame qui vit en recluse. On saisit encore moins qu’il faille tant de temps à madame Durand pour découvrir qui est ce M. James. 

Bien entendu, l’amour est le sujet principal de l’auteure. « La souffrance est la rançon de l’amour. L’une est en raison directe de l’autre comme les deux membres d’une équation rendus égaux. C’est qu’il faut payer cher la jouissance d’éprouver ce sentiment, à nul autre comparable, quand il est pur de tout alliage. »  

Mais on parle aussi de littérature, surtout de Musset; de musique, surtout de Chopin et Beethoven. Toute l’histoire, aussi bien dans ses références que dans ses thèmes, baigne dans un romantisme un peu démodé. « L’artiste, mon petit, n’est qu’un pauvre être humain à qui la nature a donné une grande sensibilité. Il souffre, aime et pleure plus que les autres. Cependant, quand il parvient à exprimer ce qu’il ressent, soit en vers, en musique, sur la toile ou dans le marbre, il éprouve la satisfaction du riche magnifique qui prodigue son or, ou le bonheur de la femme qui comble celui qu’elle aime des trésors de son affection. »

L’écriture est plutôt tortueuse, si bien qu’il faut relire plusieurs phrases, syntaxiquement plus ou moins correctes. Le vocabulaire est souvent approximatif et Garand a mal fait son travail d’éditeur-correcteur, comme c’est souvent le cas. 

Je n'ai rien trouvé sur cette madame Théry, sinon qu'elle est née en 1870 et qu'elle a publié un autre livre sous le même pseudonyme: À mon fils en 1918.

 Extrait
« Les voyageurs, qui se sont plu dans les lieux et les compagnies délétères, reviennent rapetissés de leurs courses à travers les continents, parce qu’ils sont tombés de tout le poids de leur corps vers ce qui est vil. D’autres, attirés avec une égale force, par les choses élevées, acquièrent une culture éminente. M. James était de cette catégorie.

Près de lui, Madame Durand se sentait à l’aise, comme on l’est toujours avec les gens d’une éducation parfaite. En plus, elle éprouvait le plaisir attristé dont on jouit à traverser des lieux enchanteurs qu’on n’espère plus revoir. Ceux-ci se gravent dans l’esprit; les soirs, toujours pareils, sans être monotones, où M. James était là, Huguette les revivrait seule avec le souvenir de l’artiste qui faisait exprimer aux touches d’ivoire jauni, toutes les tendresses, toutes les mélancolies, toutes les fièvres du cœur, toute la désespérance de l’amour qui ne peut se donner, sentiments éternellement jeunes, à quelque âge qu’on les éprouve, parce qu’ils sont immortels comme l’art. »

Lire le roman 

30 décembre 2016

Celle qui revient

Marie-Anne Perreault (madame Elphège Croff), Celle qui revient, Montréal, Édouard-Garand, 1930, 30 pages (Illustrations d’Albert Fournier).

Ce fascicule est le 70e publié dans la collection « Le roman canadien » chez Garand. En plus du roman, il contient un supplément littéraire de 18 pages intitulé « La vie canadienne ».

Le récit est divisé en trois parties.

Celle qui revient
Louise Lajoie, fille unique, a épousé Claude Gagnon contre le gré de son père, un riche cultivateur qui n'admet pas que sa fille se marie avec un pauvre habitant-journalier. Leur amour se gâte assez vite: Louise est une jeune femme capricieuse qui ne pense qu'aux beaux vêtements et aux colifichets et qui néglige l'entretien de sa maison. Même la venue d'un enfant n'améliore pas la situation. Un soir qu'il a bu, son mari la gifle et elle court se réfugier chez ses parents avec son fils. 

Celle qui regrette
Elle croyait que Claude accourrait pour la supplier de rentrer, mais celui-ci s’y refuse. Ses parents, et même sa mère qui l'a toujours appuyée, n'admettent pas qu'elle déserte son foyer. De peur qu'elle s'incruste, on ne lui fait aucune place dans la maison. Ses anciennes amies la fuient, bref on la traite comme une brebis galeuse. Isolée, désœuvrée, et de plus en plus repentante, elle s’ennuie. Elle découvre qu'elle aime toujours Claude, mais orgueilleuse, elle ne veut pas rentrer au logis la tête basse. 

Nouveauté
Arrive en visite sa cousine Sophie, qui est d'une jovialité conquérante. Elle décide de remettre sur les rails le mariage de Louise et Claude. Elle sonde leurs sentiments et découvre que la flamme brûle toujours entre eux. Sûre d’être bien accueillie,  Louise décide de rentrer, consciente des tâches qui l'attendent et heureuse de retrouver son chez-soi. Le père de Louise décide d'aider le couple en lui offrant un petit pécule qui lui permettra d'acheter une terre plus grande et une demeure plus spacieuse. Et pour Sophie, amoureuse du frère de Claude, il lui offre de s'installer avec eux quand elle se mariera. Bref, le pater familias règle les problèmes de tout le monde. 

Ce qui étonne, de la part d’une femme peu conventionnelle (voir Marie-Anne Perreault),  c’est la vision patriarcale très appuyée qu’elle nous sert dans son roman. L'homme est plus qu'un pourvoyeur, il est le gardien de la morale, la seule figure d'autorité dans la famille. Il faut même avoir son assentiment pour épouser son amoureux. Les femmes lui doivent soumission. Elles doivent accomplir certains travaux domestiques mais surtout sont responsables de l'atmosphère qui doit régner dans le foyer et même de l'harmonie qui doit exister dans le couple. Et pour ce, elles doivent se sacrifier. Ce qui étonne encore plus, c’est la vision très négative de la mère (icône intouchable dans la littérature de l’époque), qui cède à tous les caprices de sa fille, qui est blâmée pour sa faiblesse morale et qu'aucune redemption ne vient racheter à la fin du roman. Enfin, dernière surprise : l’absence  de la religion. Jamais on ne fait intervenir un curé ou un argument religieux pour inciter Louise à rentrer au bercail, lorsqu'elle quitte son mari.  

Très moralisateur, le roman sent la thèse de bout en bout, mais encore plus dans la dernière partie quand l’auteure introduit le personnage de la nièce orpheline qui est l'antithèse de Louise.

L’histoire compte son lot d’invraisemblances, mais c’est surtout le fait que Louise habite au fond d'un rang mais s'achète des robes, des bijoux qui ne devaient se trouver qu'en ville, qui nous laisse pantois. 

L’auteure se tire un peu dans le pied en dénonçant les romans légers pour expliquer la faiblesse morale de Louise (d’ailleurs, encore une fois, où se les procure-t-elle, ces romans ?).


Extrait
 — Je te l’ai toujours dit, moi, dit le vieux, tu n’aurais pas dû te mêler de ce mariage-là... Tu n’as pas voulu m’écouter, tu as pris pour ta fille sans vouloir entendre les autres. Arrange-toi avec à présent... Tout ce que je sais, c’est qu’elle est gâtée, elle n’est pas raisonnable, tu l’as élevée à tous ses caprices et ce qui arrive aujourd’hui, je l’attends depuis trois ans... Elle a mis ces gens-là qui sont meilleurs qu’elle dans le trouble, elle est malheureuse et nous autres aussi. Tu es bien payée de l’avoir toujours écoutée, de l’avoir supportée et de l’avoir rendue misérable par ta faute...
— On dirait que tu es content de la voir traitée comme une esclave, reprit la vieille. 
— Non, je ne suis pas content, répondit le père Lajoie. Cela me fait de la peine parce qu’elle n’est pas à sa place. Ce n’est pas un garçon comme Claude Gagnon qu’il lui fallait, parce qu’ils n’ont pas été élevés sur le même pied et puis Louise n’est pas raisonnable... Tu la connais, mais quand même je parlerais encore, cela ne servira à rien. Moi tout ce que je dis, cela ne compte pas... Cela n’a jamais compté, vous en avez fait de belles aussi.. Vous avez bien réussi...
— Alors tu prends pour Claude, demanda la vieille, il a bien fait de battre ta fille?...
— Je ne dis pas cela, mais Claude a perdu patience, il y a un bout à toujours plier. Je suppose qu’il n’en est pas capable et cela l’a apaisé un peu...
— Oui, il s’est vengé sur sa femme, reprit la vieille. Dis donc qu’il pourra prendre « une hart » la prochaine fois.
— Il aurait dû en prendre une, il y a longtemps... Mais si nous avions commencé par élever notre fille et ne pas la gâter, cela n’arriverait pas. Elle saurait que c’est à la femme à plier, à être prévenante et affectueuse, mais encore une fois je sais que je parle pour rien... vous ne m’écouterez pas, vous continuerez comme vous avez toujours fait... 

Lire le livre
Les éditions Édouard Garand 
Voir aussi : La petite maîtresse d'école